Comment l’Afrique peut-elle échapper au piège de la dette ? : bonne question mais mauvaise réponse ?

Monsieur Hippolyte Fofack est l’auteur de l’article « Comment l’Afrique peut-elle échapper au piège de la dette » ? paru dans L’Economiste du Faso dans sa livraison du 1er juin 2026, numéro 627. Il est chercheur associé au Centre d’études africaines de l’Université Harvard, membre émérite de la Fédération mondiale des conseils de compétitivité et membre de l’Académie africaine des sciences. L’article a le mérite d’alimenter le débat d’actualité sur la dette africaine au sein de l’opinion publique, mais il a le péché mignon d’innocenter les Africains face aux méchants loups occidentaux. Ce faisant, non seulement il passe carrément à côté les choix de politiques publiques africaines inappropriées, mais aussi il fait des propositions non pertinentes au regard des enjeux de l’endettement pour les Africains avec leurs partenaires. 

Son argumentaire peut se résumer ainsi :

Le poids de l’endettement pèse lourd sur les économies africaines bien qu’elle ne représente que 3% d’endettement mondiale, comparé aux 16% pour l’Union européenne et 34 % pour les seuls Etats Unis.

Les facteurs d’aggravation de la crise d’endettement résident dans :

Les asymétries structurelles inscrites dans le système financier mondial, la contrainte d’un endettement en dollar américain instable, les balances des payements exposés aux chocs exogènes imprévisibles, les notes faibles des agences de notation S&P, Fitch et Moody’s pour les pays africains, les payements de taux d’intérêts élevés pouvant atteindre 20% des recettes publiques.

Résultats, on s’endette lourdement à court terme dans les institutions financières privées pour régler les créances à terme parfois des emprunts à long terme. Autrement dit, comme on le dit chez nous, on creuse un trou et on bouche un autre trou. C’est ainsi que les pays se retrouvent dans cercle vicieux de l’endettement sans fin.

Que faut il faire ? selon lui,

  • Que les décideurs repensent l’architecture financière mondiale afin d’aligner les maturités de la dette aux objectifs à long terme de développement ;
  • Qu’on accélère l’intégration monétaire régionale et développer les marchés de capitaux domestiques ;
  • Qu’on revoit les méthodes des notes des agences de notations.

 Nous disons que les vraies causes de l’endettement résident dans les modèles de croissance empruntés par les pays africains, et même développés par certains économistes du développement. Les pays africains pour la plupart tirent leurs devises de l’exportation des produits de l’agriculture comme le café, le cacao, l’hévéa, les fruits et légumes, le coton, le sésame, l’anacarde, l’arachide, recherchés par les consommateurs du Nord.  Que font les  Africains de ces devises ? Elles auraient dû être réinjectées dans l’agriculture, pour la création de barrages, de centres de recherches et de formation agricole, pour la  réalisation de pistes rurales, de centres de santé et d’écoles, tout un ensemble d’investissement pour améliorer la productivité dans le secteur agricole et améliorer les conditions de vie des paysans. N’oublions pas que tous les pays actuellement développés ont passé par des reformes agricoles fortes pour créer un surplus pour nourrir la population, approvisionner en matières premières les industries de transformation, et créer un large marché national, socle de toute croissance économique.

Or, en Afrique, les devises issues de l’activité des paysans ont été utilisées pour construire des immeubles des centres urbains, les importations de produits de consommations primaires comme le riz, les huiles, les tomates etc..,  et les importations de véhicules de luxes. Donc, l’écrasante majorité des paysans en Afrique noire travaillaient pour alimenter la consommation d’une petite élite urbaine.

Les habitudes de consommations s’installant et la croissance de la population aidant, les devises agricoles ne suffisent plus et il faut s’orienter vers l’endettement extérieur au motif que l’épargne nationale n’existe pas ou est faible.

La question fondamentale est la suivante : Que fait-on de la dette publique en Afrique noire ? L’actualité est dominée par la dette cachée du Sénégal, comprise selon les sources entre 7 à 11 milliards de dollars américains (4500 Milliards et 7071 Milliards de CFA) de 2019 à 2024 dont la traçabilité reste floue. Sont en causent alors, les politiques publiques inappropriées, le mauvais choix des priorités dans la plupart des pays africains où on prend l’illusion du développement pour le développement lui-même.

Les propositions de l’auteur en trois points sont aussi discutables :

  • Que les décideurs repensent l’architecture financière mondiale afin d’aligner les maturités de la dette aux objectifs à long terme de développement.

Quel décideur va se livrer à un tel exercice ? Depuis longtemps la science économique a perdu de son étique. Au temps des fondateurs, Adam Smith, on pensait à la cause des richesses des nations et des peuples. Maintenant ce sont les grands groupes qui financent la recherche économique, les universités, les élections présidentielles, les innovations majeures et au bout du compte récoltent les dividendes des actions. Quel décideur va jouer contre son camp ?  Quelle voix peut porter l’Afrique dans cette sphère ?

  • Qu’on accélère l’intégration monétaire régionale et développer les marchés de capitaux domestiques. Ok

Mais en réalité la monnaie est l’unique expression de la souveraineté d’un pays et les dirigeants le savent très bien. On peut tout sous-traiter sauf la monnaie nationale. La cas du franc CFA est unique au monde. Depuis plus d’un demi-siècle on parle de l’intégration économique et monétaire en Afrique de l’Ouest par exemple, pour quel résultat au niveau de la CEDEAO ?  En ce qui concerne le marché des capitaux, plusieurs   pays africains ont le paradoxe d’un système bancaire national surliquide doublé d’une faible inclusion financière pour les populations. D’ailleurs, le recours au marché des capitaux par le développement des emprunts obligataires ou autres instruments similaires, revient à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Il se créé un effet d’éviction dans les pays préteurs où les opérateurs économiques sont aussi dans un besoin de financement, vers les pays emprunteurs. Finalement, ce sont les taux d’intérêts des banques qui augmentent au détriment de l’économie réelle.

  • Qu’on revoit les méthodes des notes des agences de notations : par qui ? quel pays africain ou groupe de pays africains sont à même d’imposer des critères de notations crédibles et acceptés au niveau mondial ? Aucun

Donc, revenons aux fondamentaux : Le développement de l’agriculture est un passage obligé pour le reste du développement d’un pays. A l’exception des pays pétroliers, tous ont passé par là. On ne peut pas faire l’économie de cette impasse. Adma Smith disait que le plus grand marché est nos ventres. Pensons plutôt à la formulation de politiques publiques appropriées pour nos pays noirs africains.

Clément Roger YAMEOGO

Démographe-économiste

Cabinet  cerya.org           https://cerya.org/blog/

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