Dans la crise au Sahel, une voix manque gravement : celle des intellectuels noirs africains

Depuis une dizaine d’années, trois pays du Sahel-Burkina Faso, Mali Niger- sont en proie avec l’insécurité liée au terrorisme. Pour les uns, c’est un conflit entre bergers nomades et cultivateurs sédentaires sur fond ethnique qui se disputent la raréfaction des terres.

Pour d’autres, c’est un conflit de légitimité démocratique autour du pouvoir d’Etat entre les partisans de la démocratie politique de type occidentale et les partisans des régimes militaires ; enfin, certains y voient une crise interne entre les jeunes officiers et les anciens dignitaires de l’armée.

Rien n’est à écarter d’emblée, toutefois, en regardant un peu la géo politique, les enjeux sont plus importants : ceux autour des immenses ressources de matières premières du Sahel que les nouvelles élites politiques africaines veulent protéger contre l’exploitation des firmes occidentales.

Alors, des alliances tactiques se nouent entre les occidentaux et les groupes terroristes. Ils mènent le même combat mais avec des objectifs différents : Tandis que les groupes terroristes veulent instaurer dans la région du Sahel l’islam politique ou bien revendiquer des parties de territoires comme au nord du Mali, les Européens veulent s’assurer un approvisionnement bon marché en matières premières stratégiques comme le pétrole, l’uranium, le manganèse, l’or, le lithium, le cobalt etc…Un chef d’Etat européen a déclaré à ses ambassadeurs, « Le Mali, c’est pour nous » si bien que la bataille sera sans doute plus longue et plus intense pour plusieurs raisons :

Depuis le congrès de Berlin le 15 novembre 1885 sous l’initiative du chancelier allemand Otto Von Bismarck, l’Afrique fut partitionnée au profit des puissances coloniales et les ressources minières sous leur contrôle. Quand bien même les pays de la sous-région voudraient attirer d’autres investisseurs, l’insécurité obère toute initiative d’investissement qui pourrait provenir de l’Est-Russie- ou de l’Asie-Chine-particulièrement. L’insécurité devient un facteur de blocage, de conservation des ressources naturelles en l’état.

De plus, il faut signaler que nulle part ailleurs, les firmes européennes ne peuvent encore avoir les avantages qu’elles ont en Afrique noire. En effet, les anciennes colonies asiatiques sont développées et protégées par la Chine et le Japon : l’Amérique latine est sous le contrôle de l’Oncle Sam. Ce faisant, alimenter une insécurité guerrière autour du Liptako Gourma devient un moyen de conservation, un impératif de survie économique à moyen terme pour l’exploitation des richesses naturelles. Ceux d’autant plus que les prospectives économiques de l’Europe 2040 réalisées par la CIA/NCI[1] ne sont pas favorables. En effet, selon cette étude prospective, l’Europe est caractérisée par : une démographie vieillissante, un déséquilibre économique croissant, une perte de compétitivité, un retard technologique dans l’intelligence artificielle et une perte d’influence géopolitique. Perdre l’Afrique, le dernier espoir, devient alors tout perdre.

Autant c’est une guerre pour la survie à moyen terme de l’Europe, autant c’est une guerre pour la survie à long terme des jeunes nations africaines du Sahel qui émargent actuellement au bas d’échelle des indices de développement humain durable.  Ces pays africains luttent pour l’appropriation de leur richesses naturelles données gratuitement par Dieu pour leur développement, fut ce-t-il passer par la guerre.

Dans cet enjeu existentiel, il est curieux de constater que ces trois pays-Burkina Mali Niger- semblent abandonnés à leur destin. Que des organisations comme la CEDEAO ou l’Union africaine ou même des pays voisins ne s’en meuvent pas, n’étonne personne. Leurs intérêts sont ailleurs.  

Seulement, ce qui nous semble gênant est le silence des intellectuels africains noirs dans ce combat pour l’indépendance économique. Généralement en pareilles circonstances, quand le pays est attaqué, c’est l’occasion d’une union sacrée autour de l’essentiel pour sauver la patrie contre les envahisseurs ; tel a été le cas de la position des intellectuels français à la seconde guerre mondiale, et aussi à la guerre de décolonisation de l’Algérie où les intellectuels ont joué leurs partitions.

Pourtant, nos intellectuels silencieux en Afrique noire ont plusieurs raisons  de s’engager dans cette bataille : Ils connaissent et maitrisent mieux que quiconque les enjeux comme nous l’avions souligné plus haut ; de plus, les ressources humaines existent dans toutes les disciplines, à même d’éclairer, de tenir un discours objectif, rationnel patriotique pour la mobilisation sociale ; enfin plus qu’autrefois, les outils de diffusion comme les médias de toute nature, Internet, les réseaux sociaux existent à profusion et accessible pour la majorité des populations africaines.

Maintenant que nous menons une guerre existentielle, pourquoi ce mutisme ou cette faible audition des intellectuels noirs africains ? 

Est-ce par ignorance de leur rôle dans la société en crise ? Est-ce par ignorance des enjeux économiques et géopolitiques ?  Est-ce par peur d’être incompris ou de l’environnement politique ? Est-ce par compromissions ? Est-ce par simple appréciation que la guerre est l’affaire des militaires uniquement ? Quel idéal de société poursuivent les intellectuels noirs africains ? Comment peut-on atteindre cet idéal sans combat ? Autant de questions qu’on est en droit de se poser sur le mutisme ou la faible audition des intellectuels noirs africains de l’Alliance des Etats du Sahel ou même d’ailleurs. Qu’on ne se fasse pas d’illusion, cette crise ne se limite pas aux seuls pays du Sahel ; elle a vocation à s’étendre vers les pays du Sud jusqu’à l’océan atlantique, si les mêmes conditions sont remplies, à savoir une remise en cause des intérêts occidentaux et la progression du projet de l’islam politique.

En interrogeant l’histoire, on se rend compte que toutes les sociétés humaines ont évolué en dents de scies, et ont connu des hauts et des bas ; malgré tout, elles ont su toujours trouver les ressorts endogènes pour rebondir. Exemple, dans l’antiquité, les Grecques ont dominé les arabes ; certains grecques avaient des esclaves arabes dans leurs concessions. A la faveur du déclin du monde gréco romain au IV siècle, les arabes pré-islamiques ont profité du savoir grec et des leurs pour développer leurs villes, le commerce, l’agriculture, les sciences et l’artisanat dans un moyen orient florissant, multi culturel et religieux.

Les arables après les conquêtes islamiques à partir du VII siècle ont connu leur apogée jusqu’au XII siècle. Ils sont dominés l’Europe dans sa partie Sud- Espagne Portugal, Italie France-. Les Européens, profitant du déclin du monde arabo musulman ont pris « leur revanche » :Ils se sont instruits de l’intelligence et du savoir-faire gréco-romain ; pillé les bibliothèques et copié l’art  et les sciences  développées par les arabes,  et introduit l’énergie – charbon puis pétrole- dans leur mode de production,   pour leur développement.

Enfin, les Juifs ont été de tout le temps pendant XX siècles les damnés de la terre en Europe. En effet, accusés d’avoir tué Jésus, de pratiques usuraires, et de culture secrète, ils ont subi un antisémitisme, qui a conduit au projet de leur extermination à la seconde guerre mondiale par l’Allemagne sous le nazisme. Les Gouvernements et les populations européennes ont participé activement à ce génocide Juifs[2] faisant de milliers de victimes. De cette douloureuse épreuve, les Juifs se sont reconstruits à travers des lobbying puissants dans tous les pays et dans tous les domaines. Aujourd’hui Israël avec l’aide de la France est une puissance nucléaire. Ils ont su se relever et se faire respecter et compter dans le concert des nations.

 Chaque société sur la base de son passé aussi douloureux soit-il, a su rebondir, créer une conscience positive forte, des valeurs pour se reconstruire positivement.

Il aurait dû en être de même pour l’Afrique, mais hélas…pourquoi, en est-il autrement ?

En effet, l’Afrique noire a subi toutes les humiliations de la traire des noirs par les Arabes et les Européens pendant des siècles, puis la colonisation et la néo colonisation des occidentaux, pendant plus de X siècles. Pourquoi tout ce martyr ne révolte-t-il pas les noirs africains ? Nous pouvons avouer que par le passé, les populations n’étaient pas éduquées, leur connaissance des enjeux était limitée aussi ; malgré tout, ils se sont battus contre l’occupant colonial malgré les moyens limités. Le déficit culturel et éducationnel est comblé actuellement par la démocratisation de l’éducation où les intellectuels africains noirs ont fréquenté les mêmes universités, obtenus les mêmes diplômes que les autres races. Alors, pourquoi les mêmes faits ne produisent pas les mêmes effets en Afrique noire ?

Quel levier faudra-t-il actionner pour réveiller les intellectuels africains noirs ? Dans le cas d’espèce, comment expliquer le fait que quand bien même les envahisseurs veulent retirer par la force nos terres, nos richesses données par Dieu, suscite une réaction molle ou pas du tout, des africains noirs, surtout de ses intellectuels censés être les lumières et les guides ? Nous manque-t-il un ressort ou bien notre ressort est-il définitivement cassé ? 

Cette question mérite d’être posée d’autant plus que les ressources humaines, les outils, l’objet existent.

En effet, depuis 1968 année de la création du CAMES, l’Afrique noire a produit des intellectuels de haut niveau par milliers dans plusieurs domaines de la connaissance scientifique ; des ordres professionnels comme les avocats, les experts comptables, les ordres religieux, les associations de magistrats, des experts nationaux-APEN- sont des centres potentiels de réflexions dont les produits peuvent alimenter positivement le débat public sur la crise. Les universités publiques et privées par milliers sont des centres de productions intellectuelles. Si est vrai que le diplôme ne fait de quelqu’un un intellectuel qui veut impacter positivement sa société par sa production des idées, il n’en demeure pas moins que la recherche du diplôme permet d’avoir non seulement la maitrise des concepts, mais aussi le cadre analytique.

De plus, la communication est rendue facile et accessible à tous avec les moyens électroniques bon marché pour démocratiser les connaissances.

Que faire, la grande question de Lénine ?

Dans cette crise, les sociologues et les anthropologues pourraient nous renseigner sur qui sont les groupes qui nous attaquent, leurs origines, leurs prétentions, leurs jeux d’alliance national et international, leurs différents appuis, leurs sources de financement, leurs sources d’information, leur complicité interne. Ils peuvent plancher sur les fractures sociales entre communautés vivant auparavant ensemble et les déterminants de ces fractures.

Les géographes devraient nous tracer, leurs itinéraires, les lieux de concentrations de rassemblement, les mouvements  dans l’espace des terroristes.  

Les historiens peuvent nous éclairer sur l’histoire des rapports humains :  y a-t-il eu par le passé des crises de cette nature ? si oui comment ont-elles été résolues ?

Les philosophes et les universitaires se doivent avec ces éléments élaborer un discours rational intelligible, pour déconstruire les arguments des terroristes et des occidentaux dans leur projet de recolonisation de l’Afrique noire, et susciter un engagement nationaliste au combat. Ce discours panafricaniste devrait être porté au-delà de l’AES et toucher tout le monde noir, jusqu’à la diaspora africaine.

Les journalistes devraient élaborer un plan de communication pour déconstruire l’idéologie occidentale et terroriste de la guerre au Sahel. Diffuser des messages à travers les différents médias, dans toutes les langues ; organiser des conférences, des débats populaires ; créer des revues spécialisées popularisées sur la crise pourrait être d’un apport inestimable.

Les ingénieurs se pencheront sur la construction de moyens militaires moins couteux à la disposition des armées combattantes etc.. Quant aux économistes, ils devraient s’orienter sur l’économie de la reconstruction, des réparations.

Les archivistes devraient s’organiser pour conserver les archives, les objets historiques et culturels, les documents de la mémoire collective du pays pour les épargner de la destruction des groupes terroristes.

Les religieux ne doivent pas rester en reste, car c’est une guerre juste au sens de l’Islam et du Christianisme développée par Saint Augustin à la fin du IV siècle, suivie de Saint Thomas d’Aquin au moyen âge : des gens attaquent les lieux de cultes, tuent les fidèles et les guides religieux innocents, pillent les biens et les objets de culte ; alors le droit à la défense devient légitime et impératif.

Cette guerre est militaire mais peut se gagner par la communication. Pour rien au monde, les Européens ne vont[3] pas abandonner «  leur chose ». La domination par la violence est dans la culture occidentale un héritage de la civilisation gréco romaine qui forme le socle de la pensée politique de l’Europe institutionnelle. Ils n’ont rien abandonné des conclusions du congrès de Berlin de 1885 dans le fonds.  Par une espèce de myopie stratégique, l’institutionnel européen ne se rend pas compte des changements, des mutations en cours dans le monde africain noir. D’ailleurs, tant mieux pour nous Africains noirs.

Si tous les africains noirs, organisent une propagande nationale, objective, non anti européen, mais anti exploitation de leurs richesses naturelles, tout en cherchant de nouvelles alliances stratégiques, l’Europe pourrait reformuler sa perception de l’Afrique noire actuellement. L’avenir est au continent noir, jeune, ayant plusieurs alliances stratégiques au choix et pouvant bénéficier des découvertes scientifiques existantes pour son développement. Tout est là pour que l’Afrique noire accélère ses transformations sociales, et entre positivement désormais dans l’histoire.


[1] National Intelligence Council (NIC) 2021 Global Trends 2040: A More Contested World

[2]  A l’exception de l’Angleterre, la Suède et le Danemark en Europe de l’Ouest

[3] Voir notre article : Yameogo Clément Roger -Les vrais-enjeux-de-la-crise-au-grand-sahara/ https://www.sidwaya.info/2024/10/16/

Clément Roger YAMEOGO

Démographe-économiste

Cabinet CERYA      https://cerya.org/blog/

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